Flore Vasseur

Dave Eggers

Le Grand Quoi ?

Le Figaro Littéraire, Novembre 2009

L’engagement en partage
Du saccage de son village d’enfance au Sud Soudan dans les années 90 à son appartement glauque de la banlieue d’Atlanta en 2004 dans lequel il est séquestré pour un malheureux magnétoscope, Valentino Achak Deng se cogne à l’absurde. « Le Grand Quoi », qui raconte son parcours hallucinant, aurait pu être un énième « personal journey », à ranger dans la section « Afrique, conflit lointain, sans solution, pas mon affaire ». Sauf que « Le grand quoi » est une histoire d’errance : celle d’un enfant, celle de l’Amérique de l’après 11 septembre. La nôtre.
Braqué dans son deux pièces par des afro-américains qui le traitent de « negro », Valentino immobilisé revoit défiler sa vie : sa famille décimée devant lui quand il n’a que huit ans, sa maison brulée, la fuite, des années durant, de frontières en déserts, loin des balles et à la recherche d’une terre d’accueil. L’Afrique à feu et à sang. Il repense à sa peur du lion qui attaque la nuit, les enfants perdus dans la brousse comme lui. Ils dorment serrés les uns contre les autres pour ne pas avoir froid ni mourir seuls. Valentino survit à la soif, à l’absence de nourriture et à la tentation de se jeter sous la balle du prochain milicien, pour en finir. Il atterrit dans un camp de réfugiés et trouve une famille d’adoption. Les diverses milices de la libération qui ne libèrent personne s’installent à proximité des camps. Dans ce vivier tout frais payé par l’aide internationale, ils recrutent de la chair à canon, n’ayant rien à perdre. Les compagnons d’infortune de Valentino deviennent enfants soldats. Lui résiste car il veut aller à l’école. Questionner le monde, apprendre, seront son seul salut. Valentino décroche le sésame : un visa pour l’Amérique. Après des années d’attente, il y débarque au matin du 11 septembre 2001. Il venait faire des études, découvrir la liberté, vivre en paix. Il y affronte une autre jungle, traverse, entre Mc Do et cours du soir, bien d’autres déserts. Il est magasinier, standardiste, un invisible. En Amérique surtout, il continue de voir disparaître ceux qu’il aime. De Murial Bay à Atlanta, l’homme est un loup – un lion ? - pour l’homme. Incapable de l’admettre, Valentino Achak Deng est persuadé de porter la poisse.
Son questionnement incessant et son amour de la vie, qu’il partage avec l’auteur, le brillantissime Dave Eggers, le sauvent et font de « Le grand quoi » un de ces livres inoubliables. Tout est vrai, puissant : la relation entre l’auteur et son sujet, le récit en tant que tel, sa portée ensuite.
Quatre années durant, Dave Eggers, Monsieur 100 000 volts de la littérature nord-américaine a écouté Valentino lui raconter son histoire. Quand il s’arrêtait, par pudeur ou douleur, l’auteur a inventé. Miracle de la fiction, il a donné des ailes à un récit brut et fort. Ensemble ils ont accouché de 600 pages sublimes et terribles à la fois. Pour l’Amérique surtout. « Le grand quoi » est un voyage absolu et sans aucun misérabilisme sur la mesquinerie de l’époque. C’est surtout une leçon de courage, d’humilité et au final un très bel hymne à la vie. Grâce à ce livre, à son succès fulgurant aux Etats-Unis il y a déjà trois ans, Valentino a démarré une énième existence : celle de coqueluche des apprentis sauveurs de l’humanité (Bill Clinton et Angelina Jolie sont devenus ses meilleurs amis). Malin, il utilise sa notoriété et ses droits d’auteur – dont Dave Eggers lui reverse la totalité - pour construire des écoles au Soudan. En trois ans, il a fait davantage pour son pays que la myriade d’ONG locales plus ou moins corrompues qui s’épuisent sur le terrain. La boucle est bouclée.
Pendant ce temps, Eggers ne chôme jamais : il a écrit deux scénario (dont Max et Mary, en ce moment sur les écrans), a eu deux enfants, édite chaque trimestre McSweeney’s, une revue littéraire très prisée, anime sa maison d’édition engagée, enrôle le gratin des lettres américaines dans son association de lutte contre l’illettrisme qui essaime partout aux USA et … joue au vendeur dans son magasin de fourniture pour pirates dans un quartier chaud de San Francisco. Au cœur de son travail, les mots, l’enfance ; au fond de ses yeux de bobo californien, une intelligence lumineuse, celle qui fait venir le rire après les larmes. Jeune, décalé, prolifique il fuit l’establishment tout en étant ravi d’être publié par Gallimard. Quoi qu’il fasse, à travers les livres qu’il écrit ou aide à écrire, il sert une cause et honore la littérature. Analphabétisme, racisme, médiocrité… il dénonce l’absurde et lui fait la peau. Son dernier livre, sorti aux Etats-Unis l’été dernier continue de tirer à boulet rouge contre les l’Amérique de Bush. Après Katrina, dans une Nouvelle Orléans abandonnée du Politique mais envahie par les chars et la détresse, un homme est accusé de terrorisme car il est d’origine syrienne. Pour Dave Eggers l’écriture reste un sport de combat.

(5) Commentaire(s)

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