Flore Vasseur

Frédéric Beigbeder

Dandy Manchot

Le Figaro Littéraire, Mai 2007

Que fait un homme qui s'est comporté toute sa vie comme un gamin à quarante ans ? Il ressort ses Converse, pense à son père, augmente le Tranxene. Frédéric Beigbeder a vieilli. Octave, son double romanesque, ne s'en remet pas. Depuis 99 francs, il a quitté la pub, essayé la télévision, tâté de la prison, continué les drogues, enchaîné les filles, divorcé deux fois, perdu plusieurs jobs. Acculé au futile, il devient « talent scout », chasseur de beauté. Il doit dégoter le visage qui, tartiné sur les culs de bus du monde entier, assurera les dividendes de L'Idéal. C'est le géant mondial, d'origine française, du cosmétique. Cap à l'Est : la vie est sèche, les filles ont la beauté atomique. La fatalité s'excuse sans doute un peu. Octave arpente une Russie déglinguée par la mondialisation. Il va de palaces en boîtes privées, fatigue ses jeans dans des trains pourris, écume des villages désertés par les corbeaux. Il cherche la fille, un soulagement à son désarroi : dans cette contrée, il y a toujours plus écorché, fou, abandonné que soi.

Cynisme en trompe-l'oeil, Octave attend l'amour. Alors il se vautre, ivre mort, sur le parterre des églises, s'acoquine avec Sergueï, caricature d'oligarque, organisateur d'orgies, futur homme d'État. Il se confie à un prêtre orthodoxe. Son pope le met sur la voie de la résurrection en lui donnant le numéro d'une jeune Ukrainienne aussi jeune que belle. Octave vacille : il pourrait être son père, c'est lui l'enfant. L'intrigue importe peu. Elle sert à dire que tout est foutu. D'avance. Beigbeder-Octave balance entre ode aux femmes et misogynie crasse. Pour lui, la jouissance n'existe pas, l'amour est difficile, le romantisme, mort. Octave erre. C'est lui-même qu'il n'arrive à connaître ni aimer. Qu'est-ce qui fait un homme ? Un peu sa mère, beaucoup son père. À quarante ans, on ne dit plus grandir mais vieillir. Octave peut courir. L'enfance revient par bouffées. Il n'y échappera plus.

Au secours pardon est un cocktail presque convenu de filles mineures, de libéralisme dévastateur, d'hommes d'affaires cyniques et de Tchétchénie. L'univers de la mode sert de liant. Frédéric Beigbeder force la dose. Dans son livre, le n'importe-quoi a de l'avenir : tout est marketing, collusion, faux-semblant. L'idéologie - du beau, du bien, du plus, du nous - est une tuerie. L'argent, le sexe, les marques ne consolent de rien. Restent la littérature russe, la religion. Et leurs bricolages. Maigreur extrême d'un monde dévasté par le nihilisme. Bret Easton Ellis avait déjà exploré ce lien entre fascisme symbolique - l'ultrabeauté - et terrorisme contemporain (Glamorama). Houellebecq assure sa promo avec des phrases ouvertement misogynes jetées en pâture à des journalistes qui font mine de s'offusquer. C'est déjà vu, énervant, parfois drôle et finalement attachant. C'est Beigbeder. Du sexe (rien de bien nouveau), de la polémique (avec un peu de chance, L'Idéal attaquera), de la politique et des fulgurances en pirouette de chapitre : l'enfant que l'on a été, l'amour que l'on ne trouvera jamais, le père que l'on cherche et que l'on n'est pas, les livres que l'on aimerait écrire.

Octave appelle au secours, s'excuse de déranger. Frédéric Beigbeder se dédie le livre. Posture très contemporaine. Le narcissisme ne conduit qu'à soi : c'est un « monde de seuls ». Terre des extrêmes pour âme dévastée, le capitalisme est corrupteur de tout. Sur cette banquise des sentiments, les personnages se serrent les uns contre les autres. Pour ne plus sentir le froid.

Au secours pardon de Frédéric Beigbeder Grasset, 318 p., 19 €. En librairie le 14 juin.

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