Flore Vasseur

Larry Lessig

"Le peuple, non les lobbys, doivent financer la politique"

Interview réalisée pour Le Monde à Errol, NH, ke 13 janvier 2014

Lawrence Lessig, 52 ans, est professeur de droit et directeur du Center for Ethics de l'université Harvard. Après une dizaine d'années consacrées à la question de la propriété intellectuelle sur Internet (il a notamment cofondé le système de licences libres Creative Commons), il dénonce depuis 2007 l'influence des lobbys et des intérêts privés à Washington – notamment dans un ouvrage remarqué, Republic, Lost (éd. Twelve, 2011). Cet ancien collègue et soutien de Barack Obama a lancé un mouvement, la New Hampshire Rebellion, par une marche citoyenne qui parcourt l'Etat du nord au sud depuis le 11 janvier. En mobilisant les habitants de cet Etat-clé dans le processus électoral, il veut placer le sujet de la corruption endémique du personnel politique américain au cœur de la campagne présidentielle de 2016. Son but ? Obtenir un amendement de la Constitution qui réforme le système de financement des campagnes électorales.


Vous dénoncez le système de financement des campagnes électorales comme l'un des principaux maux de la démocratie américaine. Pourquoi ?


L'omniprésence de l'argent rend notre pays ingouvernable. Quel que soit le sujet que l'on juge essentiel de traiter (l'environnement ou la régulation de la finance à gauche, la dette ou la fiscalité à droite), il n'y aura pas de réforme d'ampleur tant que nous n'aurons pas touché au financement de nos campagnes électorales. Aujourd'hui, ceux qui les financent de façon significative sont les seuls assurés de voir leurs intérêts représentés au Congrès – la Chambre des représentants et le Sénat, qui contrôlent notre gouvernement. Regardez ce qui vient de se passer sur la question des armes à feu. 88 % de la population était en faveur de la loi avancée par Obama. Le Congrès a botté en touche : personne à Washington ne veut se mettre à dos le lobby de l'armement.

 

Comment en sommes-nous arrivés là ?


Selon moi, tout s'est intensifié à partir de 1994. A l'époque, pour la première fois depuis quarante ans, le Congrès passe à majorité républicaine et son président change les règles : il raccourcit la semaine de travail législatif à trois jours afin que sénateurs et congressistes disposent de temps pour lever des fonds chez eux. La culture au sein même du Congrès change. Les élus n'ont plus le temps de se connaître, ne savent plus travailler ensemble. Les deux camps se diabolisent, le seul but est de gagner les élections, de bloquer le camp adverse. Le gouvernement n'arrive plus à faire débattre ses lois ni à les faire passer.
Au même moment, pour récupérer la majorité au Congrès, les démocrates entreprennent de démarcher les gros contributeurs républicains. Robert Rubin - secrétaire au Trésor de 1995 à 1999 - séduit les grandes institutions de Wall Street. Une sorte de réciprocité implicite s'installe – financement contre législation –, avec un résultat manifeste : les grandes lois de dérégulation financière signées par Clinton.


Quel est le mécanisme en jeu ?


Dans 95 % des cas, selon le site d'information Business Insider, l'élection d'un congressiste dépend de sa capacité à lever le plus de fonds possible. Pour être réélu (tous les deux ou quatre ans), il n'a donc pas besoin de satisfaire le peuple, mais ses donateurs. En moyenne, il passe entre 30 % et 70 % de son temps à appeler des personnes qu'il n'a jamais rencontrées, afin de leur demander ce qu'elles attendraient en échange d'argent. Cette activité le transforme. Il devient hypersensible et réceptif aux demandes de cette toute petite fraction de la population qui le finance. Du coup, ces gros contributeurs (159 personnes ou entités, selon une étude de Demos et US Pirg) décident quels sont les sujets à débattre, les solutions à étudier ou écarter, les candidats et leur profil.
Il y a parmi eux de grands financiers, les frères - David et Charles - Koch à droite, - George - Soros à gauche. Mais 31 % des fonds sont d'origine inconnue ! Et personne, aucun sens moral ne peut résister aux sommes en présence. En résumé, c'est comme si vous ouvriez la porte d'un avion en altitude : tout être humain explose. Ce procédé exacerbe les problèmes de notre système politique déjà défaillant.


Quel est votre objectif ?


Ce sont les citoyens, de façon égalitaire, et non les lobbys qui doivent financer la politique. Pour y parvenir, il y a une myriade de pions à faire bouger, mais l'objectif est d'amender la Constitution pour changer la façon
dont les campagnes électorales sont financées : soit par le Congrès, soit par une convention constitutionnelle. L'idée pourrait être notamment d'aboutir à un système de " bons " (vouchers) distribués à tout citoyen, prélevés sur les impôts. Chacun attribuerait son bon au candidat de son choix.
Pourquoi avoir choisi de vous exprimer politiquement par une marche ?
Parce qu'il s'agit d'une action qui attire l'attention ! Selon Global Strategy Group, 95 % des Américains considèrent que l'argent a trop d'influence sur nos politiques. Mais 91 % d'entre eux pensent qu'il n'y a rien à faire ! C'est ce renoncement que nous combattons en marchant.


En quoi le New Hampshire est-il un Etat-clé ?


Aucune réforme d'ampleur aux Etats-Unis n'est possible sans l'appui du président. Il nous faut un président qui veuille cette réforme plus que tout. Et pour cela, il faut forcer les candidats à s'intéresser à ce sujet, à en débattre et à se positionner. Cela doit devenir le sujet de 2016. Or, pour les primaires américaines, tant sur les priorités des débats que sur le destin des candidats, les résultats du New Hampshire ont toujours préfiguré le reste. Si vous ne gagnez pas ici, il y a peu de chances que vous gagniez ailleurs (Obama fut une des rares exceptions). De plus, le New Hampshire est un très bon terreau. Il revendique son indépendance, et la corruption, pour les démocrates comme pour les républicains, y est un sujet-clé depuis longtemps. Avec cette thématique, John McCain a emporté cet Etat en 2000, lors de la primaire républicaine. Obama est venu ici peut-être une cinquantaine de fois pour sa campagne. C'est une particularité de notre système électoral : tout candidat passe du temps ici, se rend à des barbecues, à des réunions chez les habitants. Ceux-ci ont beaucoup de pouvoir. Si un candidat gagne ici sur ce thème-là, alors on sera obligés d'en parler partout.


Pourquoi marcher en janvier, le mois le plus froid ?


Les primaires ici ont lieu en janvier. Et nous voulons rendre hommage à deux figures emblématiques. D'abord, Doris Haddock, plus connue sous le nom de " Granny D ". En 1999, à 88 ans, cette femme du New Hampshire a traversé les Etats-Unis pour militer en faveur d'une réforme du financement des campagnes électorales. Nous voulions donc faire quelque chose autour de son anniversaire, le 24 janvier : ce sera le dernier jour de notre marche. Et puis je veux rendre hommage à mon ami Aaron Swartz, qui s'est suicidé il y a un an, le 11 janvier 2013.


Qui était Aaron Swartz ?


Aaron m'a aidé à structurer le mouvement Creative Commons et tout mon travail sur le copyright. Autodidacte, il a lancé dès l'âge de 14 ans une multitude de projets autour de l'Internet libre et de la démocratie. C'est lui qui m'a expliqué que tout était lié, que tant qu'on ne toucherait pas au financement des campagnes, aucune réforme ne pourrait aboutir.

 


Qu'est-ce qui pousse un professeur de Harvard à se lancer dans une telle initiative ?


J'adorerais que l'on puisse se contenter d'un débat lumineux dans les journaux. Mais le problème c'est qu'en abordant ces sujets de façon traditionnelle, vous n'intéressez personne. Depuis sept ans, j'ai effectué des centaines de présentations, montré des milliers de diapositives PowerPoint. Mais nous n'allons jamais gagner avec cela.Nous devons amener ces thèmes auprès de chacun des citoyens, celui qui dispose de trente minutes comme celui qui n'a que cinq secondes. C'est comme entrer en campagne pour obtenir un mandat sauf qu'il n'y a pas de mandat. Cela me force à aller sur le terrain et à formuler la problématique de façon intelligible et évidente pour chacun. Et la marche est un bon moyen de faciliter cette discussion.

 


Pendant quinze jours, vous allez faire près de 300 km à pied, marcher dans le froid, sur la glace, sous la pluie. Faut-il y voir une métaphore ?


Bien sûr. Un candidat qui s'avancera sur le terrain du financement des campagnes électorales risque de glisser, de tomber, de se casser un os. Et il n'y a aucun moyen pour nous, pour moi, d'y arriver sans ce risque- là.

 

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Le site NH Rebellion : http://www.nhrebellion.org/

Vidéo de la première semaine :http://vimeo.com/84682444

(5) Commentaire(s)

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