Flore Vasseur

TEDGlobal 2009

Quand l'élite mondiale imagine l'avenir

À Oxford, une soixantaine de chercheurs ont présenté des innovations qui pourront, peut-être, changer la planète. Récit du «brain storming de l'année»

À Oxford, une soixantaine de chercheurs ont présenté des innovations qui pourront, peut-être, changer la planète. Récit du «brain storming de l'année»

Fin juillet, la ville universitaire d'Oxford, temple de l'excellence à l'anglaise, fut prise d'assaut par 800 passionnés d'innovation et de découverte. Ils étaient venus des quatre coins de l'Europe et des États-Unis pour assister à TEDGlobal, l'édition européenne de la très prisée TED Conference (pour Technology Entertainement and Design). Créée il y a 25 ans en Californie, la conférence TED est la Mecque des idées qui peuvent changer le monde. Souvent comparée à Davos pour son audience de stars des affaires et d'entrepreneurs des médias, la conférence ressemble davantage à un Woodstock du Cogito. Les TEDsters - les participants à la conférence - ne paient pas 4 000 dollars de frais d'inscription pour s'y montrer ni s'autocongratuler. Mais pour se ressourcer auprès des cerveaux les plus brillants de la planète. Sur la scène du Playhouse Theater plein à craquer, Prix Nobel de physique et étudiants, magnats de l'Internet et artistes en herbe ont partagé visions de l'avenir et projets fous. Si la technologie et les sciences constituèrent le socle du programme - plus de 64 interventions de 18 minutes maximum chacune - c'est surtout leurs impacts sur la société qui furent décryptés. Ainsi Evgeny Morozov, Biélorusse de 25 ans, blogueur, spécialiste de cybercriminalité, a démonté le mythe de l'Internet facteur de démocratisation : en Chine comme en Iran récemment, Twitter et Facebook sont les meilleures alliées des pouvoirs autoritaires. Ils s'en servent pour décrédibiliser, surveiller et arrêter les opposants. Parmi les avant-premières (comme l'électricité sans fil d'Eric Giler, l'avion solaire de Bertrand Piccard), les technologies utiles aux plus démunis enthousiasmèrent l'auditoire : la gourde purificatrice de Michael Pritchard transforme une flaque en eau potable ; les lunettes de vue autoajustables de Joshua Silver permettent aux myopes des pays en développement de régler eux-mêmes leur correction et de se passer d'ophtalmologiste, trop chers et trop rares dans leurs contrées ; la seringue à usage unique de Marc Koska se casse après la première utilisation, permettant ainsi de limiter la transmission du HIV. Signe des temps, en matière de discours et d'innovation, le concept de résilience collective - comment aider les populations à résister aux crises et à devenir plus capables et autonomes - l'a emporté sur celui de performance individuelle.

Une dune verte pour arrêter le désert

«Comment sauver notre monde» fut bien le fil rouge de l'édition. Magnus Larsson, étudiant en architecture, veut stopper la désertification. «Elle est trop lente pour attirer l'attention des médias. Pourtant, un tiers des terres arables vont disparaître d'ici à la fin du siècle à cause de la progression des déserts.» D'après lui, seuls des arbres et des plantes peuvent filtrer le vent, le débarrasser des grains de sable et ainsi stopper la désertification. Son idée ? L'édification, par la nature elle-même, de murs végétaux à la limite des déserts. Ceux-ci reposeraient sur des structures en dur, créées organiquement par le Bacillus pasteurii, un micro-organisme qui transforme en 24 heures le sable en roche compacte. Au-dessus de cette structure, on ferait pousser arbustes et plantes. À l'intérieur, on y vivrait, un peu à la manière de troglodytes. Son projet, primé par Holcim, est en cours d'évaluation financière. Magnus Larsson veut faire un test grandeur nature, avec une dune verte de 6 000 kilomètres traversant l'Afrique, de la Mauritanie à Djibouti.

La biologiste américaine Janine Benyus débarqua sur scène avec des photos qui semblaient tirées du film Microcosmos. Selon elle, l'avenir de l'innovation est là : dans le détail d'une forme de feuille (elle excelle à la captation de l'énergie solaire) ou d'une nageoire de baleine bleue (légèrement dentée, elle décuple la force déployée). «La nature a déjà résolu tous nos problèmes d'organisation sociale mais aussi de procédés techniques. Nous sommes entourés de génies.» Janine Benyus est la papesse du biomimétisme (qui prend la nature comme bible du progrès technique), le gourou des industriels et des architectes.

Invité surprise de TEDGlobal, Gordon Brown est intervenu seul, entre le comédien Stephen Fry et la performance de Matthew White, un virtuose d'une forme rare du trombone, âgé de 18 ans. Le premier ministre a eu droit aux 18 minutes réglementaires, sans prompteur ni note. Sur les images d'Hiroshima ou du Biafra, il a lancé un appel à l'émergence d'une conscience collective globale, fondée sur une éthique de la responsabilité, seule capable de nous permettre de résoudre les maux de notre monde (pauvreté, changement climatique, santé, économie). Il a fustigé le FMI, la Banque mondiale, l'ONU et appelé à l'avènement d'une citoyenneté mondiale. «L'identité nationale, le protectionnisme sont des excuses pour ne rien faire (…).» Sortant de son flegme habituel il a ponctué son appel solennel de quelques blagues inattendues sur l'impuissance des politiques et l'impérialisme américain : «Reagan s'apprête à recevoir un ministre suédois. Le président des États-Unis demande à son conseiller si son invité est communiste. Son conseiller répond : “Non, Monsieur, c'est même un anticommuniste”.» Alors Reagan s'énerve : «Je me fiche de savoir de quel type de communisme il est.» Si, parmi les Britanniques, son intervention a fait grincer des dents, la salle, tout acquise à la cause, lui a réservé une standing ovation prolongée.

Grand banquet de la pensée

À TED, l'émotion fait partie du programme. Fêtes et performances artistiques dégourdissent les jambes et ouvrent les cœurs. Imogen Heap, la diva électro, a dépoussiéré les moulures de l'Oxford Playhouse avec sa voix intergalactique et sa boîte à musique tombée d'une soucoupe volante. Will Wigam, microsculpteur (ses œuvres posées sur des têtes de clou se mesurent en millimètres), ancien dyslexique, a expliqué comment il travaillait : entre deux pulsations cardiaques. Emmanuel Jal, enfant soldat soudanais devenu rappeur, a raconté sa rencontre, dans un camp de réfugiés, avec une jeune humanitaire anglaise. En l'extirpant du chaos et en le plaçant dans une école, elle l'a libéré de la haine de l'autre. Il lui a rendu hommage en chantant, devant un clip intercalant images de kalachnikovs tenues par des mains frêles, scènes de villages soudanais massacrés et sourires tendres de cette maman d'adoption, disparue dans des conditions obscures. «Je sais ce que l'éducation peut faire sur des types comme moi : arrêtez de nous envoyer de l'argent ; donnez-nous des outils, aidez-nous à nous éduquer.» L'audience dansait en cachant ses larmes. Extase, dépassement de soi ou combat contre l'ignorance, à la conférence TED, l'art aussi a ses raisons.

Ancien journaliste italo-suisse, polyglotte globe-trotteur des idées, Bruno Giussani a orchestré cette édition européenne de la Conférence TED. Il a su tirer le meilleur parti du lieu, de son histoire et de sa formidable puissance créatrice. La ville d'Oxford transpire l'exigence et l'illumination. C'est ici que JRR Tolkien imagina son monde du Seigneur des anneaux, que Oscar Wilde écrivit Le Portrait de Dorian Gray et que Thom Yorke, le chanteur de Radiohead, naquit. N'en déplaise aux jardins de roses parfaitement alignées, cette capitale universitaire a toujours aimé bousculer l'ordre établi. Chaque soir d'ailleurs, après huit heures d'interventions étonnantes, décalées et parfois franchement inaccessibles (l'informatique quantique ? La spectroscopie - analyse des rayonnements électromagnétiques dans l'Univers ? La taille des trous noirs ?), les TEDsters refaisaient le monde jusqu'à 4 heures du matin dans les dortoirs du Kebble College, énorme bâti datant de la Réforme, temple du classicisme et de l'ascétisme anglais. Habitués au confort des palaces, ils s'endormaient, repus de savoir, dans des chambres d'étudiants aux murs jaunis par le temps. Puis leurs conversations reprenaient autour des inévitables œufs bacon servis sur d'immenses tables communales en bois, sous la voûte majestueuse du Dining Hall. Dehors, il pleuvait des cordes. Mais loin de leur bureau et de leurs BlackBerry chargés de résultats en berne, ils semblaient survoltés par ce bain de lumière, de questions et cette atmosphère des possibles.

Les quatre jours de ce grand banquet de la pensée se terminèrent par un pique-nique au bord d'une rivière. Les TEDsters échangèrent leurs dernières cartes de visite autour d'un verre de vin blanc bien frais. Le soleil était enfin de la partie. Imogen Heap fit ses gammes en plongeant ses longs pieds blancs dans l'eau saumâtre. Une cantatrice fellinienne égraina les airs d'opéra sur une gondole, conduite par Jeff Bezos, paisible. Casquette vissée sur la calvitie et téléphone portable à la ceinture de son jean de quadra en goguette, le fondateur d'Amazon, l'un des plus gros sites de «e-commerce» au monde, est au premier rang de toutes les Conférences TED.

Discutant maux et richesses de notre monde, génies et misères de l'homme, sur Internet (les interventions sont accessibles, gratuitement et dans toutes les langues sur le site TED.com) comme lors de ses conférences, TED est l'endroit où il faut être pour apprendre, comprendre et lancer des projets. C'est le grand Salon, universel, multilingue et ouvert 24 heures sur 24, du XXIe siècle. Gordon Brown, qui y a annoncé sa future carrière de sauveur de l'humanité, ne s'y est pas trompé.

(7) Commentaire(s)

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    l'accélération des idées se trouve confrontée à l 'allure tranquille de l 'accumulation financière si lourde de conséquences
    le crédit et la pesanteur bien préparée du quotidien permet à une minorité d'avoir la main sur une population perdue, sans érudition ni plage de repos
    flore, hagarde, voit du haut de sa situation de repentie, la sourde vague qui pointe lentement
    3 minutes chaque mardi pour rayer la carrosserie impeccable des journalistes salariés en cdi
    merci
    je suis

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