Flore Vasseur

Chris Jordan

Les vertiges militants de Chris Jordan

Le Monde 2 – 20 Septembre 2008

Il a troqué attaché case contre appareil photo, quitté l’univers faussement sages des grands cabinets pour la solitude mortifère des décharges. Il a choisi sa cause : réveiller notre pensée. Ses photos montages sont des uppercuts. Chris Jordan agite la Toile et les consciences. Il est sélectionné pour le Prix Pictet, le premier concours international de photographie sur le développement durable, décerné le 30 Octobre au Palais de Tokyo. Portrait

En costume cravate et chemise amidonnée, il était l’avocat de grandes entreprises. Aujourd’hui, il ressemble à un reporter du National Geographic : cheveux en bataille, distance romantique dans le regard, pataugas aux pieds. A 44 ans, Chris Jordan est devenu photographe militant. Il tire le portrait de notre société : celle de l’accumulation frénétique. En jean et chemise de bucheron, il arpente sites industriels et docks à la recherche de l’image coup de poing. Elle illustrera la civilisation du déchet, face cachée de notre besoin maladif des objets.
Les chiffres, abstraits, définitifs, envahissent nos journaux, nos discussions. Chris Jordan en révèle la monstruosité. Il ne juge pas mais illustre. Dans « running the numbers » ou « intolerable beauty », il s’attaque au fléau de la société américaine : la fuite en avant dans la consommation. La chirurgie esthétique est le cadeau préféré des adolescentes à l’obtention de leur diplôme. Chris Jordan crée « Barbie doll » : de loin, une buste parfait dans une déclinaison de tons corail. De près, 32 000 poupées Barbie nues disposées en étoile. C’est le nombre d’opérations chirurgicales chaque mois. Un quart de la population carcérale mondiale vit dans les prisons américaines. Chris Jordan empile des uniformes de bagnard. Sur son ordinateur, il coupe, colle jusqu’à atteindre le nombre exact : 6 panneaux orange de 3 mètres sur 22. Ils représentant 2,3 millions d’uniformes.
A chaque fois, la même méthode. Une statistique impossible et un bien de consommation courante : 8 millions d’arbres abattus pour fabriquer les catalogues de mode envoyés chaque mois. 460000 portables retirés du marché chaque jour. 106000 canettes jetées toutes les 30 secondes. 120000 sacs plastiques utilisés par minute. Chris Jordan met en scène l’objet incriminé. Ses photos montages sont monumentales. De loin, ils ressemblent à des fresques impressionnistes. On s’avance en confiance pour apprécier le détail, comprendre. On repart effrayé. Chaque pièce est une expérience physique.

Apocalypse en mouvement
Chris Jordan vit à Seattle. Est-ce la pluie incessante, la nature omniprésente, la proximité des grandes forêts canadiennes ? Là bas, l’American Way of Life s’y casse les incisives. En 1999, le mouvement antimondialiste rencontre l’oligarchie mondiale et les caméras. La ville abrite de nombreux « creative culturals » : ces artistes s’ancrent dans le réel pour mieux en dépeindre la complexité. Y survivre.
Il est venu à Monterey en Californie à la conférence TED, (Technology Entertainment and Design), le rendez-vous annuels patrons de la Silicon Valley en quête d’un second souffle. Nous discutons sur un banc, face au Pacifique. Il est calme comme un yogi, disponible comme un professionnel, enthousiaste comme un enfant. " L'immensité de notre consommation m'apparait obscène, macabre, bizarrement comique voire ironique. Parfois même profondément belle. Collectivement, nous sommes responsables d'une énorme perte. Individuellement, personne n'a conscience de son ampleur. Personne n'est responsable des effets. (...) En risquant la prise de conscience, il parait qu'au moins, nous nous sentirons vivants".
Le mouvement anticonsumériste a trouvé son chaînon manquant. Chris Jordan est bien plus qu’un bobo talentueux : « la mondialisation, la sur consommation sont des phénomènes très complexes. Nous sommes dépassés par cette complexité. Notre cerveau n’arrive pas à comprendre la valeur des nombres. J’ai le sentiment d’une apocalypse en mouvement. Aujourd’hui nous ne ressentons pas assez. Anesthésiés, nous taisons notre colère, notre chagrin. Nous sommes convaincus de ne pas compter. Individuellement, nos comportements ont peu d’impacts. Collectivement nous sommes extrêmement destructeurs. L’image peut nous aider à appréhender la monstruosité des chiffres. En rendant les chiffres visuels, je veux faire comprendre ce qu’est la consommation.»

Je lui tends une bouteille d’eau. Il me regarde, l’air méchant pour la bouteille, désolé pour moi : « je ne touche plus ce genre de choses. Savez vous que l’on en consomme 2 millions toutes les 5 minutes ». Je découvrirai plus tard sa photo montage : « plastic bottle ». De loin, un écran de télé. De près, une mer de bouteilles mortes, mais toujours là. Indestructibles.

Un enfant de l’Internet
Il évoque sa vie, avant, prend 10 ans : « J’étais un corporate dead (ndrl : mort vivant de l’entreprise), cynique, désengagé, ambitieux. Je consommais pour me sentir en vie, travaillais pour me payer du matériel photo. De 30 à 38 ans, j’ai vécu dans un tunnel, passé ma vie chez le psy. Je pouvais appuyer sur le bouton avance-rapide et voir à quoi je ressemblerais à 70 ans : un homme en colère, absolument seul. » Chris Jordan perd la foi capitaliste, cherche une sortie. « La photographie était un passe temps. Un week end, je suis passé devant une benne à ordure. Je l'ai trouvé très intéressante, presque attirante. J’en ai fait un tirage immense que j'ai affiché dans mon salon. Des amis passaient à la maison. De loin, ils trouvaient la photo belle. De près, absolument affreuse. Automatiquement, ils se mettaient à parler de surconsommation. J’ai eu le déclic ». Il plaque tout. Pour ne jamais revenir en arrière, il se fait radier du barreau. « J’avais 60 000 dollars (40 000 euros) en banque. Je pensais tenir 2 ans. Au bout de 2 mois, j’étais ruiné. Je n’avais plus qu’à travailler comme un fou ».

Chris Jordan est un enfant de l’Internet. Pour faire connaître son travail, il le met intégralement sur la Toile. Ses clichés s’échangent sur les sites et blogs écolo. En 2003, ses premières images d’une Nouvelle Orléans dévastée font le tour du web en un temps record. Dans le sillage du cyclone Katrina, ses confrères mitraillent les personnes à la dérive. Chris Jordan se concentre sur les objets qui surnagent. Frigos éventrés, rayons de supermarchés retournés à même la rue, jouets semi-enterrés. Chris Jordan prophétise : les individus s’effondrent, les objets leur survivront. Le New York Times le repère. Le grand public découvre ses clichés.

Ayatollah de la décroissance
Entre temps, critiquer les dérives de la société américaine est devenu tendance. Les collectionneurs privés s’arrachent ses œuvres. Chris Jordan expose au Japon, en Argentine. Il intervient dans les écoles, universités, entreprises. « Jusqu’à récemment, mes interventions étaient un peu comme des prêches à l’église. Elles se limitaient à des événements écolo. Depuis quelques temps, je suis invité à des réunions annuelles de multinationales de biens de consommation, Elles ne sont pas franchement connues pour leur penchant socialement responsable. J’ai l’impression que quelque chose est entrain de changer. Sinon, pourquoi m’inviterait-elles ? »

Chris Jordan veut croire en l’avènement d’une nouvelle conscience mondiale : « soit nous réalisons ce que nos comportements individuels impliquent. Soit nous mourrons en tant que civilisation ». Vivre en conscience est une question de vie ou de mort, de vie et de mort. Celle de nos petits arrangements avec la réalité. « Je pourrai vous donner toute une liste de « sacrifices » que j’ai fait depuis mais la vérité c’est que cela n’est pas suffisant. Je suis devenu végétarien mais je voyage tout le temps. L’une de mes photos représente la trace des avions dans le ciel. Je pense à cette image à chaque fois que j’embarque : l’une de ces traces de jet est la mienne. Il y a une ironie dans tout cela, peut être même est-ce de l’hypocrisie. Cela illustre bien le défi dans lequel nous sommes : nous faisons tous des petits gestes. Cela ne sera jamais assez. Et d’ailleurs, comment trouver la motivation supplémentaire pour faire les vrais changements que nous savons tous devoir faire ? »

Son espoir ? Les nouvelles générations : « J’interviens beaucoup dans les écoles, du primaire jusqu’à la fac. A chaque fois, je suis bluffé par l’intérêt que les enfants portent à mes images. Les enfants aujourd’hui ont clairement une longueur d’avance sur les adultes. Ils ont une vue élargie du monde. Elle leur donne une perspective très pointue, contrairement aux adultes. »

Sa nature débonnaire et douce, son expérience de corporate america le positionnent bien loin des ayatollahs de la décroissance. Chris Jordan offre une traduction visuelle de la somme de nos comportements individuels. Il dépeint l’absurdité de notre rapport aux objets. Aux autres. Inégalité, gâchis, déni : notre irresponsabilité n’est pas une abstraction. Les chiffres donnent le vertige. Avec ses photographies de notre civilisation boulimique, Chris Jordan révèle l’ampleur de la catastrophe.

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