Flore Vasseur

Bill Clinton...

Sauveur du monde

Le Monde 2 – 20 Septembre 2008

Bill Clinton connaît le monde par son prénom. A chaque fois le même rituel. Il avance d’un pas, tend la main, fixe son interlocuteur droit dans les yeux. Son regard bleu acier cadre l’image. Il dit « Hi », serre la paume plus fort. L’autre main se pose sur l’épaule. Elle s’attarde, juste ce qu’il faut. Sourire en coin, il cligne des yeux, prend la photo, enregistre visage et prénom. « Ce qui compte, me dit une journaliste de CNN, c’est qu’il te voit une fois, qu’il te fixe dans sa mémoire. A Washington, on appelle cela ‘l’image permanence’ ». A son poignet droit, une grosse Rolex. A gauche, un bracelet en tissu brésilien rouge et vert : ses nouveaux attributs de réparateur de la planète.

Fin Septembre à New York, il réunit le gotha de la diplomatie, des affaires et de l’humanitaire pour la 3ème édition de la Clinton Global Initiative. C’est sa fondation, son avenir, la première place de marché de la bonne volonté internationale. Le hall d’entrée du Sheraton de Midtown est relooké pour l’occasion. Décoration bleu-blanc-or, des mots qui claquent : changer le monde, engagement, responsabilité, Clinton. Des glaciers, des forêts, des enfants sur des posters : une humanité sourit, les pieds dans la misère et les yeux vers le soleil. Vers Bill. « Je le dois à mon pays et au monde. Ils m’ont tant donné. En plus, je connais tous ceux qui comptent. Et surtout, j’adore ça ! »

Après ses deux mandats, de sommets en conférences sur l’avenir du monde, sa frustration n’a cessé de croitre : l’action pour le développement se casse les dents sur l’impuissance des gouvernements et les limites du terrain. Revenu d’une ONU engluée dans son formalisme, déçu par des organisations internationales piégées par le dogmatisme, traumatisé par le 11 septembre, le Tsunami et par le cyclone Katrina, Bill Clinton a ouvert son carnet de d’adresses en or massif. Il exige engagements et résultats, paie de sa personne.
Enfanter un monde différent

Au programme de la Clinton Global Initiative, changement climatique, éducation, santé et réduction de la pauvreté. Les participants de ce show diplomatico-économique peuvent rencontrer les grands de ce monde pour 15000 dollars et une promesse d’action concrète. N’entrent ici que les méga-riches (1000 grands patrons), les tout-puissants (52 chefs d’États), les people (Brad Pitt, Angelina Jolie, la chanteuse Colombienne Shakira, Petra Nemcova, le mannequin miraculée du Tsunami) et les valeureux représentants d’ONG et entrepreneurs. Avec les 950 journalistes, ils sont les invités de Clinton. Bill referme la porte. Pour que, pendant trois jours, les idées, le pouvoir et l’argent se séduisent et enfantent un monde différent.

Les plateaux du Sheraton virevoltent sur les épaules abîmées d’un personnel sexagénaire. Les collaborateurs de la Clinton Foundation s’agitent en tout sens. Ils sont jeunes, beaux, pressés et très fiers. « Travailler pour Bill Clinton est plus fort que tout, c’est un privilège » dit Trooper Sanders, son conseiller pour les affaires nationales. Stagiaires ou volontaires, 250 personnes ont été recrutées pour la Clinton Global Initiative. Bons petits soldats, ils sourient, protègent leur idole des questions et des inconnus, ne dorment pas. Clinton demande et donne beaucoup. Il enverra ensuite un petit mot aux familles de ses collaborateurs pour les remercier de leur patience.
C’est un Maître de Cérémonie hors pair. Annoncés comme aux Oscars, les Chefs d’État entrent en file indienne dans la grande salle de bal sur la bande originale de Star Wars. Les pays d’Amérique Latine, d’Afrique et d’Asie ont fait le déplacement. L’Europe moins. Bernard Kouchner et Martin Hirsch représentent la France, bien absente de l’événement. Bill Clinton s’avance vers le pupitre. Standing ovation. Grave et drôle, il scande « notre humanité, notre responsabilité, notre pouvoir ». Compassion, conviction, communication, mantra du clintonisme, signature d’une louable envie d’exister. Il met la pression sur le monde des affaires, connaît bien la nouvelle donne mondiale : sur les 100 premières économies mondiales, 43 sont des entreprises. Institutions totales, « elles sont en avance sur les gouvernements » reconnait Tony Blair.

Clinton convoque sur le podium les meilleurs élèves : FP&L une compagnie d’électricité de Floride investit 2.4 milliards de dollars dans le solaire et l’éolien. Ericsson et Unicef distribuent des téléphones portables dans les camps de réfugiés. Procter & Gamble envoie 45 millions de vaccins contre le Tétanos et des sachets de purification d’eau. La banque Standard Chartered débloque 10 milliards de dollars pour le développement d’énergie propre en Asie. Le Président de la Norvège alloue 1 milliard de dollars à la lutte contre la mort infantile. Ils montent sur scène, obtiennent leur place sur la photo, les remerciements de Bill, 15 secondes de gloire. Des milliards de dollars pour des millions individus : les montants donnent le tournis, les flashs crépitent. Dehors, la canicule assomme la ville. Climatisation au maximum, la salle bleue et froide accueille ces projets sans vrai enthousiasme. « Il y a une sorte de compétition positive dans la philanthropie, dit Aldo Civico, du Center for International Conflict Resolution de la Columbia University. En dessous de 3 milliards de dollars, on n’applaudit pas vraiment.» Ma voisine, une femme rondelette en Chanel à la tête d’une fondation américaine, s’ennuie. Elle sort son blackberry.

Sur scène, les intervenants tirent des sonnettes d’alarme : « chez les enfants, la diarrhée tue plus que le Sida » dit Larry Brilliant, patron de Google.org. « Le changement climatique va pousser l’Afrique dans le précipice. Vous devez nous donner la possibilité de vendre des droits à polluer » demande Meles Zenawi, Premier Ministre de la République Démocratique d’Ethiopie. Ted Turner, potache et un peu saoul confirme « le changement climatique est le grand roman de notre vie ». Le fondateur de CNN et patron de UN Fondation planche avec Albert de Monaco sur l’après Kyoto. Sur sa cravate des mains tendues de toutes les nationalités tentent de se rencontrer. Michael Bloomberg, le maire de New York, plaisante d’une voix nasillarde: « parler d’environnement n’est plus considéré comme un complot communiste. Manhattan sera donc bientôt une pomme verte. Je ne prends plus que le métro.» Al Gore, tête bien faite posée sur un corps armure, appelle chacun à « trouver le courage moral » pour agir. Il écrase Clinton à l’applaudimètre.
Angelina Jolie, désarmante de charisme et d’humilité pleure en évoquant le sort des enfants dans les pays en conflit. « C’est une actrice, tout est joué soupire ma voisine chanelisée,  elle est anorexique ». Un frisson parcourt la salle : assise, Angelina Jolie laisse apercevoir ses genoux décharnés. Bill Drayton, le fondateur du réseau d’entrepreneurs sociaux Ashoka, accuse : « notre crime, c’est de ne pas convaincre chaque enfant du monde qu’il est un acteur du changement ». Assis à coté de Lee Scott, le patron de Wal-Mart – « mon entreprise est une excellente citoyenne » -  et du Président de la République Afghan Hamid Karzai – « dans mon pays les investissements sont sûrs » - l’archevêque Desmond Tutu instille une goutte de spiritualité : «  nous devons aider Dieu à réaliser son rêve : être une grande famille ». Il s’épanche sur la révolte Birmane, confesse gourmand: « J’adore Aung San Suu Kyi. C’est mon unique pin-up ».

Dès qu’il peut, Bill Clinton met en avant une nouvelle génération de créateurs, souligne un monde en réinvention. Il invite sur scène les patrons de Google et Youtube pour leur plateforme de donation en ligne : 30 ans à la limite. Tout content de son coup, Bill Clinton plaisante « voici les personnes responsables du fait qu’Internet ait envahi nos vies ».
Les entrepreneurs et les représentants d’ONG sont les grands gagnants de l’événement. Dans les couloirs, quelques hommes en costume-cravate déroulent une carte de l’Inde devant une religieuse catholique. Ils ont besoin de son aide, de sa légitimité pour développer un programme d’éducation. Pantalon et tee-shirt en chanvre, Blacke Mycoskie, 28 ans détonne dans cet océan de flanelle bleue. Ses chaussures surtout, des espadrilles blanches à pois orange, surprennent à coté des mocassins cirés. « Pour chaque paire de ces espadrilles achetée aux Etats-Unis, Tom Shoe ma société donne une paire à un enfant dans un pays en développement. Je pensais en vendre 250. On en a vendu et donc distribué 800 000. On est même chez Saks ». « Je n’ai jamais été entouré d’autant de gens aussi positifs » s’enthousiasme Brock Pierce, 26 ans, fondateur de Digital Entertainment Networks et pionnier de l’Internet. Que cherche-t-il ici ? « Des opportunités d’affaires pour changer le monde». Egérie des adolescents, Shakira a troqué robes à paillette et danses du ventre pour un chemisier blanc sur une jupe grise. Elle minaude devant un parterre d’hommes d’affaires indifférents à son attirail de secrétaire. En Amérique latine, 30 000 enfants vont à l’école grâce à elle. Albina Ruiz, petite femme aztèque, entrepreneur au Pérou, raconte comment elle a transformé une nuisance (les déchets) en un secteur porteur et créer des milliers d’emplois. Moineau voilé, le Professeur Sakena Yacoobi cherche des financements pour ses écoles en Afghanistan. « Je n’ai pas levé beaucoup d’argent mais j’ai parlé de mon pays et travaillé avec le cœur. C’est tout ce qui compte.»

Grand raout pour patrons en mal d’estime ou nouvelle façon d’agir pour le monde, la Clinton Global Initiative pose de bonnes questions : comment permettre à des pays de sortir de la pauvreté et en même temps préserver l’environnement ? A quoi peut servir la Banque Mondiale ? Quel rôle demain pour les Etats-Unis ? Et la Chine ? Les ONG qui n’ont pas d’impact mesurable sont-elles utiles ?
La planète brûle mais ici, tout le monde est formidable. Le capitalisme est un acquis, sa forme indiscutable. Ses mécanismes sont des outils pour faire plus et non autrement. C’est de la «venture philantropy », de la philanthropie avec retour sur investissement. Pas de remise en cause. Pour compenser les émissions de carbone générées par un tel événement (les trajets en avions privés, les limousines devant l’hôtel, l’électricité des projecteurs), des participants achètent pour 200 000 dollars de droits à polluer.
Dans la session de clôture, Bill Clinton écoute les rapporteurs des groupes de travail résumer les discussions. C’est le moment le plus fort des trois jours dans la bulle clintonienne. Seul en scène, sans note, il sert la messe sous les regards d’Hillary et de Chelsea. « Je me sens moralement obligé. Nous devons passer de l’opinion à la conviction, du ‘j’aimerais’ à ‘je vais’. Je veux redéfinir la citoyenneté : travailler, voter, donner ». Il martèle une dernière fois ses convictions : comme l’Angleterre ou la Norvège, plus les pays ont misé sur l’environnement, mieux leur croissance se porte. Les grands maux de notre monde sont étroitement liés. Rien ne changera sans l’émancipation des femmes. Un des rapporteurs, malicieux, souligne : « ce qui compte Monsieur le Président, c’est que ce qui se passe ici ne reste pas dans cette pièce. On n’est pas à Las Vegas. » Sur le site mycommitment.org lancé le jour même par le Président, 40 000 visiteurs déposent leurs engagements.
Aux Etats-Unis, il n’y a pas d’anciens Présidents mais des Présidents avec des numéros. Etoile parmi les étoiles, Bill Clinton plane. Il a su se faire oublier un temps, pour mieux revenir. Il y a bien une vie après la Maison Blanche : « Al Gore s’est emparé de la marque sur le changement climatique. Pour Bill, c’est le changement du monde ! » commente son ami argentin Martin Varsavski, le fondateur de Fon Wireless. Charisme et capacité de réalisation fascinent. Sauveurs d’une Amérique en mal d’elle-même, Clinton et Gore sont-ils plus puissants que George Bush ? «  Un enfant de 2 ans l’est ! » rigole Aldo Civico, du Center for International Conflict Resolution de la Columbia University.

Quelques heures après la clôture, les posters ont disparu du hall d’entrée du Sheraton. De nouveaux bus arrivent, déversent leurs flots d’octogénaires en short tout excités. Des préadolescents attendent en silence devant un stand. Deux nouvelles conférences sont au programme : diabète et bubblegum.

 

(7) Commentaire(s)

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